A quatre mains
- Vickii

- 21 sept. 2021
- 9 min de lecture
Reprendras-tu un peu de gratin ?
Son sourire était franc, enjoué, une lueur d’espoir brillait dans ses yeux. Comment refuser ? Y avait-il une autre réponse à répondre qu’un « oui » immédiat et bienveillant. Le gratin dauphinois du dimanche de Séraphine était pourtant insipide. Les pommes de terres baignaient dans une espèce de substance laiteuse supposée représenter une béchamel complètement inconsistante. N’aurait-elle pas pu au moins saler ses pommes de terre ! Du sel… honnêtement… mieux vaut en ajouter qu’en enlever après tout… mais quand même. C’est avec une grande dose de résignation qu’Henri accepta poliment une part supplémentaire de gratin. Il savait que la question suivante serait de savoir s’il reprendrait un peu de gigot… là c’était une autre affaire. Comment refuser ? Depuis des années dans la voiture il y pensait… comment échapper à ce gigot d’agneau sans saveur, mal cuit et durci par une cuisson mal maîtrisée. Là encore, mince, mais pourquoi n’arrivait-il jamais à refuser ? Quelle excuse inventer ? « Je me réserve pour la suite… » en sachant qu’il s’agirait encore d’une tarte tatin dont il ne voulait toujours pas. Il n’en voulait plus et pourtant c’était systématique. Séraphine n’avait qu’un menu. D’ailleurs Henri s’était toujours demande ce qu’il se passerait si par hasard, au détour d’une folie passagère, il improvisait de venir un samedi midi. Séraphine serait-elle prise au dépourvu ? Avait-elle du gratin dauphinois, du gigot et une tarte tatin d’avance en cas d’urgence ou avait-elle un menu du samedi qu’elle préparait systématiquement depuis 45 ans ? D’ailleurs, comment faisait Marcel pour vivre avec Séraphine depuis si longtemps et supporter d’ingérer les plats fades de son épouse ? Comment se faisait-il que la cuisine de Séraphine demeure un sujet tabou ?
Au début de son mariage, Henri avait tenté d’aborder le sujet avec Anne-Marie. Il était stupéfait de la réaction de sa femme. Elle avait éludé la question pour parler d’autre chose. Malgré sa frustration, Henri n’avait pas réitéré, mettre en péril l’équilibre et le confort de son mariage pour quelques pommes de terres ne l’intéressait pas vraiment finalement.
- Je te ressers un peu de gigot, Henri ?
Et voilà ! Encore un échec, Séraphine savait qu’Henri allait dire oui de toute façon. Il se contenta donc de sourire en échange d’un morceau de gigot sec. En y réfléchissant davantage, il était aisément possible d’avaler ce morceau de gigot et il lui resterait encore de la place pour la tarte tatin. Après tout… c’était ce qu’il faisait depuis plus de 10 ans.
Henri regardait Anne-Marie, c’est vrai qu’elle était douce et toute mignonne à regarder. Ne valait-elle pas toutes ces concessions ? Elle avait ce petit chignon, toujours bien réalisé et ce petit air tendre figé depuis toutes ces années. Elle était toujours aussi enjouée le dimanche matin quand, après le petit déjeuner, elle se préparait pour aller voir ses parents. Comment lui refuser ce privilège ? Elle semblait tant y tenir. Henri lui n’avait plus de famille. Ses parents étaient décédés bien avant qu’il ne se marrie. Il avait encore une sœur qui vivait sa vie bien loin d’eux et dont il n’avait que très peu de nouvelles. Il n’omettait jamais d’envoyer une carte de vœux à sa sœur. D’ailleurs la fin d’année approchait et il hésitait encore sur le message qu’il inscrirait sur la carte.
« Anne-Marie se joint à moi pour vous souhaiter une excellente année » ou plutôt « M. Et Mme Baudet vous souhaitent une excellente année ». Il hésitait encore et décida de remettre à plus tard sa réflexion. De toute façon Séraphine et Anne-Marie étaient déjà parties en cuisine faire la vaisselle et débarrasser ce qu’il restait. Marcel et Henri se tenaient là, l’un face à l’autre, leur verre de vin à moitié plein. Ils discuteraient probablement une fois encore de la politique ou d’un quelconque sujet d’actualité imposé par les médias. Henri se sentait d’humeur innovante aujourd’hui… il ressentait l’envie, pour changer, de parler d’autre chose mais une fois encore quelque chose l’en empêchait. Une sorte de filet invisible entravait ce désir de changement. Sûrement parce que Marcel ne serait pas préparé, que la discussion pourrait s’animer et qu’Henri ne se sentirait pas à la hauteur d’assumer un tel bouleversement.
- Vous avez vu Marcel, encore des grèves à la SNCF. Les syndicats n’en démordent pas, ils appellent au mouvement général.
- « Et oui, Henri, tout le monde se met en grève. Le monde ouvrier n’a jamais été capable d’inventer un autre mode de protestation et les syndicats français ne sont plus qu’une peau de chagrin. Ils n’ont plus les moyens de tenir une grève sur du long terme. Le gouvernement en est conscient et à la fin, c’est le gouvernement qui gagne. »
Face à cette réplique, Henri ne savait pas sur quoi rebondir pour alimenter ce début de conversation. Aucun mot, aucune idée ne lui vint à l’esprit. Marcel était désarmant avec sa fatalité. C’était là peut être le secret de la longévité de sa vie commune avec sa femme.
Henri reprit son verre de vin et le siffla d’un trait. Pendant ce temps, et comme de coutume, Marcel en avait profité pour rejoindre son vieux fauteuil et commencer sa sieste dominicale.
- « Ce dimanche après-midi respecte son rythme de croisière » pensa Henri avec humour.
Anne-Marie et sa mère en avaient encore pour au moins un bon quart d’heure à finir la vaisselle et ranger. Il était libre pendant ce temps, libre de s’évader par la pensée, oublier ce dimanche après-midi, ce repas, cette monotonie, cette vie au ralenti.
L’anniversaire de sa femme se rapprochait et il sa demanda ce qu’il allait lui acheter. Cette année, Il voulait innover, sortir de l’ordinaire, lui offrir un cadeau qui colle avec sa personnalité, un cadeau qui l’enthousiasmerait qui la marquerait à tout jamais. Mais quoi ? Henri sentit qu’il allait encore se prendre la tête.
Il se leva de sa chaise pour mieux réfléchir. Son regard se posa sur le mur du salon où un tas de cadres y étaient accrochés. Il n’avait encore jamais pris réellement le temps, après toutes ces années de jeter un oeil à ces photos de famille. Une d’entre elles attira son regard. C’était un groupe de personnes sur la place du Trocadéro. La photo avait été prise en été. Il reconnu Séraphine et Marcel au milieu du groupe. Ils avaient quelques années de moins.
Cette photo devait dater d’avant son entrée dans la famille, pensa t-il. Puis en regardant de plus prêt, il reconnu sa femme . En effet, Anne-Marie se trouvait à une extrémité du groupe. Elle ne regardait pas celui qui prenait la photo, mais l’homme qui se tenait à côté d’elle et dont elle tenait la main. Il semblait plus âgé qu’elle. Cette photo avait été prise peu de temps avant qu’il ne rencontre Anne-Marie. Il se rappelait de la robe . C’était la même qu’elle portait lorsqu’ il a fait sa connaissance .
- Anne-Marie ne m’a jamais parlé de cet homme. Qui pouvait il bien être ? Il avait beau le regarder, il était sur de ne pas le connaître.
- « Où es-tu chéri ? Nous avons fini de ranger avec maman » lui lança Anne-Marie depuis la cuisine.
- « je suis là » lui répondit il un peu décontenancé.
Henri s’écarta du mur et revint s’asseoir à sa place. Sa femme le rejoint apportant un plateau avec le service à café.
- « une tasse » ?
- « oui, mais ne tardons pas pour rentrer » lui répondit-il
Dans la voiture, sur le chemin du retour, Henry se demandait comment aborder cette histoire de photo sans froisser Anne-Marie. Il roula quelques kilomètres sans rien dire, juste en écoutant un CD de musique classique.
- « tu es bien silencieux » lui lança t elle ?
- « Chez tes parents, j’ai vu une photo de toi tenant la main d’un homme. C’était au Trocadéro avant notre rencontre. C’était qui ?
Anne-Marie essaya de dissimuler son trouble.
- « Pourquoi veux-tu savoir, tu es jaloux ? » lui dit elle avec une légèreté qui ne lui ressemblait pas.
Alors ça, c’était incroyable. Henri ne pouvait pas continuer de rouler et contenir son émotion. Il trouva la première aire de parking et s’y arrêta net.
- Anne-Marie, comment peux-tu me dire ça d’un air si léger ? Évidemment que je bouillonne ! Évidemment que je ressens quelque chose ! N’as-tu donc pas vu la beauté de sa moustache ? Anne-Marie… ne fais pas cet air étonné et ne prends pour plus imbécile que je ne le suis ! Tu me laisses tâtonner, chercher mille informations à droite et à gauche pour entretenir ma moustache et depuis tout ce temps… depuis tout ce temps tu savais ? Tu lui donnais la main, Anne-Marie, et tu ne regardais même pas l’objectif sur la photo. Tu n’en avais que pour sa moustache ! Et tu voudrais que je fasse comme si de rien n’était ? Je ne comprends pas pourquoi tu ne m’as pas offert la chance d’obtenir des techniques d’entretien. Une moustache comme celle-ci, quand même ! Tu aurais pu m’en parler !
Henri se sentit mal à l’aise, il venait d’adresser un reproche à sa tendre Anne-Marie. Peut être avait-il été un peu trop franc voire trop direct. Il aurait sûrement pu amener ces remarques concernant cette moustache de façon plus délicate. Aussi, il se reprit aussitôt
- « Je te prie de m’excuser Anne-Marie, ma réaction était peut être un peu abrupte.
- Effectivement Henri, tu as entièrement raison, sa moustache était impeccable et je ne t’en ai pas parlé.
Le silence reprit dans la voiture, la musique classique envahissait l’habitacle et chacun restait silencieux. Anne-Marie ne pouvait s’empêcher de repasser cette discussion en boucle dans sa tête. Pourquoi n’avait-elle pas pensé à parler de cette moustache ? C’était pourtant important. Elle connaissait Henri, elle aurait du savoir qu’il serait blessé, mais comment amener les choses ? Henri avait toujours bien pris soin de sa moustache, il s’intéressait à ce sujet, demandait des conseils régulier au barbier du bas de leur rue. Oui, elle le reconnaissait, ça n’était pas correct. Elle riait intérieurement de la petite pique qu’elle avait lancé à Henri au sujet de la jalousie. Henri, jaloux, bien sûr que c’était impossible. Elle avait bien aimé le taquiner, pour autant, c’était peut être un peu déplacé. Elle se demandait quand même s’il ne faudrait pas mettre les choses au clair sur la présence de cet homme sur la photo. Entamer cette discussion l’effrayait tout de même. Comment Henri pourrait entendre qu’un homme si bien moustachu l’ait abandonnée alors que les fiançailles étaient d’ores et déjà organisées ? Et si le fait de connaître la vérité de cette histoire déstabilisait Henri, si par malheur toute l’importance qu’il accordait lui-même à sa moustache venait à s’effondrer comme un château de cartes ? Comment ferait-elle pour désamorcer la situation ? Elle demeurait silencieuse, peut être qu’un jour il faudrait aborder le sujet, mais pour l’heure il n’en serait pas question.
Arrivés chez eux, Henri et Anne-Marie reprirent leur rôle comme à l’accoutumée. Anne-Marie enfila sa tenue d’intérieur, son tablier et parti en cuisine préparer le potage dominical. Henri enfila ses pantoufles et alla s’installer dans son fauteuil. Il était temps de reprendre sa réflexion sur le cadeau d’anniversaire d’Anne-Marie. Son envie d’originalité émergeait de nouveau. Il sentait en lui un besoin de changement, de métamorphose intérieure et pourtant…
L’année dernière il avait offert un assortiment collier et boucles d’oreilles forts élégants. Cette année, il ne repartirait pas sur un bijou. Après plusieurs minutes de questionnement intérieur il trouva enfin une idée des plus originales. L’anniversaire d’Anne-Marie tombait un samedi cette année, pourquoi ne pas lui offrir un petit week-end hors de Paris pour fêter ensemble son anniversaire ? Ils n’étaient jamais partis bien loin tous les deux, même pour leur noces ils n’avaient pas été très innovants, une croisière toute organisée sur le Nil. C’était chouette en effet mais ils n’avaient pas quitté le bateau et n’avaient pas franchement vu autre chose que l’intérieur du bateau. C’était décidé : Henri emmènerait Anne-Marie en week-end pour leur anniversaire. Versailles, Fontainebleau, Vincennes ou plus original encore : Provins ? Là cela devenait délicat… il ne fallait tout de même pas faire de choix à la légère. Il prendrait le temps de comparer l’intérêt de ces différents endroits mais peut être un peu plus tard. L’heure du souper approchait, le couple passerait à table dans peu de temps.
Marcel et Séraphine avaient eux, aussi, repris leurs petites habitudes du dimanche après le départ d’Henri et Anne-Marie. Séraphine s’adressa à Marcel :
- Marcel, as-tu remarqué que pendant l’après-midi Henri a passé un certain temps à regarder toutes les photos accrochées au mur ? Je crois bien qu’il s’est intéressé à notre photo de groupe sur la place du Trocadéro. Cela fait des années que j’y pense pourtant, pourquoi gardons nous cette photo si précieusement affichée alors qu’Anne-Marie a épousé Henri ? Ohhh… Marcel, je crois que la vérité va finir par éclater… j’ai comme un mauvais pressentiment.
Marcel lui répondit nonchalamment :
- Séraphine, cela date de plus de 10 ans maintenant, nous avons fait ce que nous jugions bon à l’époque. Enlever cette photo maintenant, serait comme avouer ce que nous avons fait. Cela paraîtra bien plus suspect que si nous laissons tout en ordre, de façon impeccable comme nous nous appliquons à le faire depuis le temps. Tu incarnes à merveille ton rôle de femme d’intérieur et je suis sûre que tu t’en sors à merveille.
- Tu as raison Marcel, mais avec les années, je commence à trouver cela difficile.




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