Traditions
- Vickii

- 5 déc. 2019
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 oct. 2021

Une odeur de fumée envahissait l’espace. Un énorme brouhaha qui ne donnait qu’une envie, se recroqueviller sur soi et laisser les choses se faire toutes seules.
Puis, on répétait les consignes, aucun faux pas ne serait toléré. Chacun arborait la tenue adéquate et tout le monde savait déjà quel était son rôle à jouer.
Voiles, collier, cordes, tout était en place. La doyenne s’approcha de Pa‘lu pour la maquiller et lui répéter encore une fois les consignes. Deux traits rouges sur le menton, du charbon noir tout autour du regard et des points blancs tous disposés en soulignant la ligne des sourcils. Les tambours se firent entendre. D‘un son lourd, intense, aux battements lents et prenants.
Sous sa tente, Pa’lu se remémorait ce jour, dans la forêt. Le jour où était allé cueillir quelques fruits pour les ramener au village. Haki l’accompagnait toujours lors de ses sorties éloignées du village. Haki était vraiment le garçon le plus vaillant, le plus doux mais également le plus drôle. Ils étaient jeunes à l’époque. Ils s’étaient construit une cabane dans laquelle ils passaient leurs après-midis. Pourtant ce jour-là n’était pas comme les autres. A trop rire et discuter, ils avaient perdu la notion du temps. La nuit était tombée, impossible de rentrer au village, de traverser la forêt en pleine nuit. Ils décidèrent alors de rester dans la cabane jusqu’au petit matin. Dès que le jour fit son apparition, ils se hâtèrent de rentrer au village. Pour la première fois de sa vie, Pa’lu avait commis une faute grave. Elle avait passé la nuit loin du village avec un jeune homme. Personne ne pouvait témoigner de ce qu’il s’était passé entre Haki et Pa’lu ce soir-là. Le chef du village n’avait pas donné son accord concernant une éventuelle union entre sa fille et Haki. Il n’avait pas non plus donné son aval pour que ces deux jeunes adolescents se fréquentent si souvent. Là, c’était grave. Tout le monde le savait au village.
Pa’lu revivait ce moment avec précision. Quelle ne fut pas la colère de son père! Il était fou de rage! Sa fille, son aînée. Sa fille, d’habitude responsable s’était laissée aller. Au delà de l’inquiétude qu’il avait ressenti quand il ne vit pas sa fille rentrer, il en allait de son honneur et du respect qu’il avait pour rôle d’imposer. Ce qui s’était passé dépassait l’entendement.
Aussi, Haki fut puni. Il du passer quelques jours enfermé dans une case éloignée du centre du village. Ses parents furent privés de prendre part aux décisions du village durant toute une saison.
Pa’lu se sentait responsable. Elle aussi n’avait pas vu le soleil décliner. Haki ne l’avait forcée à rien dans cette histoire. Et voilà que par leur manque d’attention ils seraient désormais séparés. Même après les jours d’isolement forcé, Haki et Pa’lu n’avaient plus le droit de partir en balade ensemble. Ils n’avaient officiellement pas le droit de s’adresser la parole. Quel dommage et surtout quelle déception! A compter de ce moment là, Pa’lu nourrissait une colère franche contre son père. Pourquoi ne l’avait-il pas punie elle aussi et pourquoi tenir Haki loin d’elle! C’était insupportable. Elle avait tenté de s’expliquer mais son père ne voulait rien entendre. Dès ce jour elle ne lui adressa plus la parole excepté par obligation.
Le son des percussions se fit plus rapide, plus rythmé, tout le monde chantait en frappant des mains. Elle savait qu’il fallait qu’elle sorte, elle savait que c’était le moment. Pourtant, son ventre était serré, sa gorge nouée, une souffrance intense lui dévorait les entrailles mais il fallait qu’elle avance. Il le fallait parce que c’était comme ça. Bien qu’elle en veuille toujours à son père et qu’elle n’ait pas digéré les décisions qu‘il avait prises à sa place, il fallait qu’elle y aille.
Elle cala ses pas à la cadence du rythme des tambours, c’était l’usage. Le groupe était en cercle autour d’un feu gigantesque. Son père était là-bas, elle devait marcher jusqu’à lui. Elle abandonna ses pensées pour se laisser guider par la tradition qu’elle connaissait pas cœur. Les coutumes ancrées en elle au delà de toute réflexion. Elle ne ressentait plus rien si ce n’était la chaleur du grand feu. Elle n’entendait rien d’autre que les percussions. Elle traversa le cercle qu’avait formé tout le village et s’avança jusqu’à son père.
Il était enveloppé dans une couverture, ses yeux étaient fermés, ses bras en croix sur sa poitrine. La douleur était si grande! Elle ressentit un sentiment bien nouveau pour elle, celui du regret. Elle embrassa son père sur le front, et fit volontairement couler ses larmes sur la bouche de son père, pour lui dire adieu comme il en était l’usage.
Le corps inanimé de son père fut ensuite placé sur le bûcher. L’ensemble des villageois chantaient de plus en plus fort pour accompagner l’âme de leur chef vers les cieux.
La doyenne, qui n’avait pas cessé de vérifier que le rituel se déroulait dans les formes, coiffa alors Pa’lu d’un gigantesque chapeau tressé de feuilles et lui remit le grand bâton du chef de village.
Pa’lu leva alors le menton et poussa de toutes ses forces un cri animal de rage, de colère, de tristesse et de terreur. Elle serait désormais la gardienne de la tradition.



Commentaires